Compte rendu de la conférence publique du 10 décembre 2016

« La laïcité au défi du multiculturalisme »

 

À l’occasion de la journée de la laïcité, près de 120 personnes assistaient, samedi 10 décembre, à la conférence publique proposée par la loge Travail & Progrès du Grand Orient de France à Sainte Foy la Grande.

La salle, gracieusement mise à disposition par la mairie de Port Saint Foy, était comble. Il a même manqué quelques chaises.

Au lendemain de l’attentat commis contre Charlie Hebdo, la question du blasphème et de sa condamnation s’est de nouveau imposée dans les débats nationaux et internationaux, montrant que le passé religieux hantait encore les législations et les consciences européennes. À travers cet exemple, Anastasia Colosimo* se propose de revenir aux fondements philosophiques et politiques du multiculturalisme anglo-saxon qui menace la laïcité à la française.La conférencière Anastasia Colosimo, politologue et chargée de cours de théologie politique à Science Po Paris a tenu la salle en haleine pendant près de deux heures. Elle nous a offert une pensée claire et accessible, des prises de position enrichissantes et un humour chaleureux.

Anastasia Colosimo, philosophe, chargée du cours de théologie politique à Sciences Po Paris, auteure des « Buchers de la liberté » (stock 2016).

Pour ceux qui ont eu la chance d’aller au festival Philosophia de Saint Emilion, en mai 2016, Anastasia, invitée par le magazine « La Vie », y avait fait forte impression.

Dans une première partie, elle rappelle que la condamnation du blasphème a de tous temps été un instrument politique plus que religieux. Elle expose en quoi l’affaire des caricatures de Charlie Hebdo en 2005 et d’autres procès moins médiatisés réintroduisent cette idée de blasphème dans notre droit. La dénomination disparait au profit de celle d’offense aux croyants. Elle voit là un effet de la loi Pleven de 1972 qui complète la loi de 1881 sur la liberté de la presse alors que cette dernière a su traverser le 20ème siècle sans amendements. Ainsi, plutôt que de défendre des individus, la loi tend désormais à protéger le sentiment d’appartenance à un groupe (ethnie, religion, etc.). Ces dispositions ouvrent droit à la saisine des tribunaux par des associations censés représenter ces groupes bien souvent peu ou mal définis. L’application de cette loi somme les individus à se positionner dans une communauté sans qu’ils le souhaitent nécessairement. Un piège selon la conférencière.

Là se situe le cœur de la pensée d’Anastasia Colosimo : ce glissement juridique installe l’identité communautaire qui limite de fait la liberté de conscience.  Jusqu’à ces modifications de la loi de 1881, les limites de la liberté d’expression étaient la diffamation, l’injure ou l’atteinte à l’honneur de la personne.

Au passage, elle souligne une difficulté intellectuelle et la subjectivité de l’application de ce principe communautaire en France où il est interdit de dénombrer les citoyens en fonction de leur appartenance ethnique ou religieuse. Et donc de les juger ou définir comme tels.

Ce glissement s’est accentué avec les lois mémorielles qui se sont succédées depuis les années 1990 malgré l’opposition de nombreux intellectuels et notamment des historiens. En effet, installer une communauté dans notre droit transfère au politique la définition du fait historique lui ôtant ainsi son objectivité.

L’ambiguïté introduite par la loi devient source de tensions au lieu de l’apaisement qu’elle prétend souhaiter.

La conférencière confronte ces dérives juridiques à l’idée de l’homme dans notre République laïque et sociale, libellée dans cet ordre dans l’article 1 de notre constitution. Une idée de l’homme qui est aussi notre utopie. L’enjeu est de considérer le citoyen comme être doué de raison, nu de toute appartenance, invité à se prononcer sur l’intérêt public plutôt que sur celui de sa communauté.  En effet, cette appartenance à une quelconque communauté ne dit rien de ce que ce citoyen pense ou de ce qu’il est. Se déclarant par ailleurs croyante chrétienne et pratiquante, Anastasia Colosimo fait le pari que cette utopie a une portée universelle.

À la suite de cet exposé, elle s’est livrée avec bonne humeur au jeu des questions avec la salle. Interpellée sur plusieurs sujets allant des crèches dans les mairies, à certaines lectures intransigeantes de la laïcité, au port du voile ou encore à l’enseignement du fait religieux, Anastasia Colosimo a répondu avec humour, rigueur logique et courage.

Elle souligne que lorsque la culture ou le culte, pose un problème à l’ordre public, l’état n’a pas d’autre choix que de s’en mêler. Sur ces sujets, malgré le principe d’indifférence de l’état à l’appartenance religieuse, elle plaide pour une posture pragmatique d’efficacité stratégique. Refusant les lectures idéologiques de la laïcité, elle n’a pas cherché de consensus à tout prix avec la salle. Son propos, emporté par son entrain, a parfois pu paraître excessif à certains.

Au total, la clarté de l’exposé, la simplicité et la pugnacité d’Anastasia Colosimo ont communiqué à la majorité de l’assistance un bel enthousiasme citoyen. Elle lui a offert en partage un point de vue communicatif sur la façon d’aborder les questions posées à notre société par l’application de ce principe organisationnel et non idéologique qu’est la laïcité.

Jean-Luc de Lapoyade

 

 

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